Excellences, Mesdames et Messieurs,
Madame la Modératrice, Eminents panélistes,
Distingués participants, Chers partenaires,
Nous sommes le 26 avril 2026, ici à Addis-Abeba, capitale politique de l’Afrique, la ville où notre continent se penche sur les grands agendas de son développement.
C’est au sein même du Centre de Conférences de la CEA, temple du multilatéralisme et partenaire stratégique de l’Afrique, que nous réunissons pour décliner, dans la dynamique de l’Agenda 2063 porté par l’Union Africaine, le Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation.
Ce n’est pas un hasard : l’Agenda 2063 a fixé le cap politique de l’Afrique. Le Nexus est la méthode technique pour l’atteindre.
L’Afrique détient 60% du potentiel solaire mondial et reçoit moins de 3% du financement énergétique mondial. Nos zones humides stockent plus de carbone que toutes celles d’Europe réunies. Et chaque année, nous perdons 200 milliards de dollars à cause des impacts climatiques : routes coupées, rendements agricoles en chute, infrastructures détruites.
Nous savons depuis dix ans que gérer l’eau, l’énergie et l’alimentation en silos nous appauvrit. Nous avons les diagnostics. Nous avons les stratégies. Il nous manque une chose : l’exécution intégrée et cohérente.
Alors pourquoi nous n’y arrivons pas ? Parce que le silo n’est pas neutre. Il nous coûte cher.
Quand un ministère de l’Énergie lance un barrage sans coordonner avec l’Agriculture, nous créons un conflit eau-électricité en pleine sécheresse. Quand nous subventionnons des engrais à fortes émissions pour sauver une campagne agricole, nous accélérons le dérèglement climatique qui détruira les campagnes suivantes.
Le conflit au Moyen-Orient vient de nous le rappeler : 20% de l’énergie mondiale et 33% des engrais transitent par le détroit d’Ormuz. Un choc géopolitique là-bas, c’est le prix du sac d’urée qui double dans certains coins de notre continent. Cette situation nous a révélé l’évidente réalité, que si dans notre ère nos systèmes sont connectés, nos fragilités aussi les sont.
Les études sur 54 pays africains sont sans appel : un pays faible sur l’eau est faible sur l’énergie et l’alimentation. Le silo ne donne pas des résultats moyens. Il produit des échecs en cascade.
Face à ce constat, la question n’est plus de savoir s’il faut changer. La question est : comment ? La réponse tient en un mot : le Nexus.
Le Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation n’est pas un concept académique. C’est une règle opérationnelle.
Le Nexus met en évidence trois vérités fondamentales :
1. L’eau est la clé de voûte. Sans eau, pas d’agriculture pluviale. Sans eau, pas d’hydroélectricité. Sans eau, nos zones humides cessent de séquestrer le carbone et en relâchent jusqu’à 260 tonnes métriques par an. Toute décision énergie ou alimentation qui ignore l’eau est une décision anti-climat.
2. Le climat n’est pas un secteur. C’est un multiplicateur de risques qui frappe d’abord l’eau, puis l’énergie, puis l’alimentation.
3. Nos trois grands secteurs émetteurs, eau, énergie, agriculture, sont aussi nos trois grandes solutions. Bien gérés ensemble, ils séquestrent du carbone, créent des emplois, stabilisent les communautés.
Traiter le climat, l’eau, l’énergie et l’alimentation comme inséparables n’est donc pas une option philosophique. C’est la seule façon d’éviter qu’une victoire dans un secteur ne devienne une crise dans un autre, ce qui nous laisse à dire : optons pour gagner la guerre plutôt qu’une bataille.
Certains me diront : c’est bien beau, mais on part de zéro. Ma réponse est humblement non. Nous ne partons pas de zéro. Nous ne partons pas de zéro. Les cadres existent. Ils sont alignés. Il faut les faire atterrir sur le terrain.
Au niveau international : L’Accord de Paris nous demande d’adapter et d’atténuer. Les ODD, en particulier les ODD 6, 7, 9 et 13, nous donnent les cibles. Les mécanismes de l’Article 6 de l’accord de Paris sont là, le Fonds pour les Pertes et Dommages est désormais opérationnel.
Au niveau continental : L’Agenda 2063, Aspiration 1 et Aspiration 6, nous engage pour une prospérité fondée sur une croissance inclusive et pilotée par les citoyens.
Au niveau national : Les CDN de chaque pays ont identifié l’entrepreneuriat vert, l’agriculture résiliente et l’énergie propre comme priorités. Mais trop de CDN mentionnent l’eau sans cibles chiffrées, sans mètres cubes, sans mégawatts.
Au niveau régional, les feuilles de route existent déjà. Le principe est simple : chaque plateforme Nexus nationale doit s’arrimer aux cadres stratégiques existants de son pays, de sa région, du continent et du monde. C’est la condition pour que les financements suivent et que les résultats s’additionnent.
Cette cohérence se décline ainsi : les stratégies nationales et les CDN de chaque pays s’inscrivent dans les feuilles de route régionales. Ces feuilles de route régionales portent l’Agenda 2063 de l’Union Africaine. Et l’Agenda 2063 s’aligne lui-même sur l’Accord de Paris et les Objectifs de Développement Durable. Rien ne part de zéro. Tout s’emboîte.
Concrètement : pour le Sahel d’où je viens, la feuille de route est le Plan d’Investissement Climat pour la Région du Sahel (PIC-RS) avec ses 5 axes cohérents. Pour l’Afrique du Nord, ce sont les stratégies climat de l’Union du Maghreb Arabe et les priorités du Plan Solaire Méditerranéen. Pour l’Afrique Centrale, c’est le Plan d’Investissement Climat de la COMIFAC et le Fonds Bleu pour le Bassin du Congo. Pour l’Afrique de l’Est, ce sont les initiatives de l’EAC sur l’énergie propre et de l’IGAD sur la résilience à la sécheresse. Pour les États insulaires africains, c’est la Commission des États Insulaires Africains sur le Climat (AISCC) et son initiative RESIslands, qui visent à renforcer la résilience face à l’élévation du niveau de la mer et aux chocs climatiques.
Chaque région a sa feuille de route. Il nous reste à veiller à l’alignement des plateformes Nexus nationales avec ces cadres régionaux.
Pour le cas du Sahel, nous disposons déjà d’une initiative pilote du Nexus dite : Initiative 4×5 pour un développement résilient stable et prospère du sahel.
Le Plan d’Investissement Climat pour la Région du Sahel (PIC-RS) n’est pas un plan sur papier. Il est le cadre régional de référence pour la résilience climatique au Sahel. Les CDN des pays du Sahel en sont les déclinaisons nationales.
Dans cette dynamique, l’Initiative 4×5 a été conçue comme le pilote du Nexus au Sahel, en traduisant le PIC-RS en actions concrètes sur l’eau, l’énergie, l’alimentation et le climat. Cette initiative que porte la CCRS conformément à son mandat, celui de promouvoir et de coordonner les initiatives de résilience climatique et de développement durable, s’appuiera sur les plateformes du nexus en cohérence au PIC-RS, a l’agenda 2063 et les autres agendas multilatéraux.
Concrètement, la CCRS joue un rôle de renforcement des synergies entre acteurs États, partenaires techniques, secteur privé, société civile et de promotion d’une approche holistique et cohérente des investissements climat. Cela signifie que tout mécanisme Nexus national au Sahel bénéficiera d’office d’un appui stratégique et technique régional de la CCRS pour s’aligner sur le PICRS et garantir la cohérence avec les CDN des autres pays.
Nous n’avons pas à inventer la coordination régionale. Elle existe. Elle est institutionnalisée sous l’Union Africaine. Il nous reste à veiller à l’alignement des plateformes nationales.
Le problème n’est donc pas l’absence de vision. Le problème est que nous finançons encore des projets qui ne parlent qu’à un seul axe, un seul ministère, un seul ODD. Et nous nous étonnons que les résultats ne suivent pas.
Alors que faut-il faire, concrètement, ici, dans cette salle ? Je vous propose quatre décisions. Quatre seulement. Mais quatre qui changent tout.
Décision 1 : Plus aucun financement sans preuve Nexus.
Aucun projet public ou financé par les partenaires dans l’eau, l’énergie ou l’agriculture ne reçoit de décaissement sans une « Note d’Impact Nexus » signée par les trois ministères sectoriels concernés. Cette note devient un critère d’éligibilité harmonisé pour les guichets des institutions financières et autres bailleurs multilatéraux et bilatéraux. De façon concrète si le projet du pays ou d’un groupe de pays réduit l’irrigation, il le compense. Si le projet du pays ou d’un groupe de pays augmente les prélèvements d’eau, il prouve la recharge. Nous arrêtons ainsi de financer les compromis aveugles.
Une fois ce filtre posé, nous arrivons à la deuxième décision : il nous faut des projets. Pas des idées. Des projets bancables.
Décision 2 : 10% des CDN en projets Climat-Eau-Énergie-Alimentation bancables d’ici-là COP31.
Pour réaliser l’Agenda 2063 et les Objectifs de Développement Durable, notamment les ODD 6, 7, 9 et 13, que chaque pays prenne l’engagement de traduire ses Contributions Déterminées au niveau National (CDN) en au moins trois projets Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation bancables qui combinent sécurité hydrique, transition énergétique et systèmes alimentaires résilients, et qui génèrent des revenus carbones, des paiements pour services écosystémiques ou des économies vérifiables.
Le Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation donne la priorité à la promotion des projets régionaux et multi-pays structurants à l’échelle du continent : gestion intégrée des bassins transfrontaliers, interconnexions énergétiques propres, infrastructures hydrauliques multi-usages, et corridors agro-industriels régionaux.
Ces projets régionaux maximisent les co-bénéfices eau-énergie-alimentation et réduisent les conflits d’usage entre pays. Chaque projet régional s’aligne sur les cadres existants de sa zone : pour les pays du Sahel, les Axes 1, 2 et 3 du PICRS ; pour l’Afrique du Nord, les priorités du Plan Solaire Méditerranéen ; pour l’Afrique Centrale, les priorités du Plan d’Investissement Climat de la COMIFAC et du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo ; pour l’Afrique de l’Est, les stratégies de résilience de l’IGAD et de l’EAC. On les structure en blended finance.
On mobilise les marchés carbone Article 6 et le Fonds Pertes et Dommages. L’excuse du manque de financement n’est plus recevable quand les mécanismes existent.
Et pour que ces projets ne meurent pas dans un conflit entre deux ministères, troisième décision : il nous faut un arbitre. Un arbitre national.
Décision 3 : Une Taskforce Nexus à mettre en place en 90 jours dans chaque pays.
Chaque gouvernement met en place un mécanisme interministériel de haut niveau, avec un ancrage approprié au niveau exécutif, pour piloter le Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation. Ce mécanisme réunit au minimum les ministères des Finances, de l’Eau, de l’Énergie, de l’Agriculture et de l’Environnement. Son mandat : valider la « Note d’Impact Nexus » et lever les conflits d’usage avant tout décaissement.
Pour garantir l’alignement et la bancabilité, il associe les partenaires techniques et financiers, notamment la coalition thématique du Système des Nations Unies et les représentations des institutions financières multilatérales. À la demande des pays, le Système des Nations Unies et des organisations régionales indiquées notamment la CCRS pourraient fournir l’appui au secrétariat. D’où la Décision 4 que je vous propose qui suit : il nous faut un soutien continental coordonné pour amplifier la capacité de ces Taskforces nationales.
Décision 4 : Une Plateforme de Dialogue Régional ONU-UA pour accélérer l’exécution Nexus.
Pour accompagner les Taskforces nationales dans leur montée en puissance, nous proposons la création d’une Plateforme de Dialogue Régional Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation. Elle réunit, tous les trimestres : la Coalition Thématique du Système des Nations Unies d’une part, et les institutions de l’Union Africaine d’autre part, notamment le Département Agriculture, Environnement et Économie Bleue (ARBE) de la Commission de l’Union Africaine et l’Agence de Développement de l’Union Africaine-NEPAD, en lien avec les organisations régionales, au rang desquelles, la Commission Climat pour la Région du Sahel (CCRS).La CCRS exprime sa disponibilité en tant que partie, à porter la voix du Sahel et à s’assurer de la cohérence du suivi de l’agenda du Nexus Climat-Eau-Énergie-Alimentation dans cette partie du continent.
Cette plateforme de coordination vient en appui aux Taskforces nationales dans trois domaines :
1. L’opérationnalisation : elle mutualise l’assistance technique pour transformer les CDN en projets bancables. L’OIBC-4 du SNU apporte les modèles et les instruments cohérents (Article 6 …). Aussi, le NEPAD par exemple apporte les pipelines de projets continentaux (PIDA) et l’ingénierie de préparation. L’ARBE apporte la validation politique UA. Les organisations régionales, dont la CCRS pour le Sahel, apportent l’ancrage territorial et l’alignement sur les cadres régionaux comme le PIC-RS. Cette démarche synergique et cohérente traduit le faite qu’une mission conjointe vaut mieux que quatre missions séparées.
2. La synergie : elle harmonise les outils. La « Note d’Impact Nexus » devient un standard unique, reconnu par les mécanismes financiers multilatéraux et bilatéraux. Les Taskforces nationales gagnent du temps. Les bailleurs gagnent en lisibilité.
3. Le plaidoyer : elle porte une voix continentale unifiée. Quand l’ARBE, le NEPAD et les organisations régionales présentent ensemble un portefeuille de 12 projets Nexus prioritaires, les co-financeurs ont un signal politique clair pour engager le blended finance à l’échelle. On démultiplie la force de frappe de chaque pays.
Pour mesurer notre engagement, voici l’indicateur de succès que nous pourrions nous fixer:
D’ici fin décembre 2026, la Plateforme a appuyé 20 Taskforces nationales et validé avec elles un premier portefeuille de 20 projets Nexus régionaux, avec lettres d’engagement des co-financeurs.
Et pour concrétiser ce que cela signifie sur le terrain :
Un projet Nexus validé par sa Taskforce nationale sort avec quatre sceaux : le sceau de la souveraineté nationale, le sceau de la cohérence régionale via l’organisation mandatée, le sceau de la bancabilité via les banques, et le sceau de la priorité continentale via la Plateforme ONU-UA. C’est ce quatrième sceau qui amplifie la capacité de chaque pays à mobiliser les gros tickets.
Distingués participants,
Dans le prolongement de ce plaidoyer, et pour le cas du Sahel, avec l’appui de la CEA et du PAM, dont nous saluons l’engagement pour le Sahel et pour l’Afrique en général, nous avons décidé d’organiser le 29 avril, en marge du présent forum, un événement dédié à la présentation de la nouvelle offre de la CCRS sur le Nexus Climat–Eau–Énergie–Alimentation : l’Initiative 4×5.
Je serai heureux de vous compter nombreux à ce rendez-vous.
L’Agenda 2063 ne se réalisera pas avec des ministères qui se parlent une fois par an. Les CDN ne se réaliseront pas avec des projets qui ignorent l’eau. Les feuilles de route régionales du PIC-RS au Fonds Bleu ne changeront rien si leurs axes sont mis en œuvre en silos.
Le Nexus Climat–Eau–Énergie–Alimentation n’est pas une mode technique. C’est la condition pour que la souveraineté énergétique ne sacrifie pas la sécurité alimentaire, et pour que l’adaptation d’aujourd’hui ne devienne pas la vulnérabilité de demain.
Nous avons les cadres. Nous avons les chiffres. Nous avons les mécanismes et les instruments. Ce qui nous manque, c’est la décision de gouverner comme un système.
Cette salle a le pouvoir d’impulser le passage à l’action. Prenons cette décision, passons de la réflexion à l’action.
Je vous remercie de votre aimable attention !